miércoles, 15 de mayo de 2013

Zahia : quand une élève m'a dit "je veux être escort pour gagner 20.000 euros comme elle"


En février 2013, Paris Première diffusait le documentaire-hommage du réalisateur Hugo Lopez au sujet de Zahia : "Zahia de Z à A". Zahia apparaît telle une Marie-Antoinette moderne sur un fond rose et sucré. "Paris Match", le magazine des familles royales, avait fait, en premier, sa une avec "La scandaleuse" et le très sérieux magazine "Libération Next" avait consacré, en février 2012, un dossier à la jeune femme avec comme sous-titre "Un conte moderne" sans point d’interrogation….

Alors, quand une ado de 13 ans confie à un professeur qu’elle rêve d’être "escort" pour gagner "20.000 euros par mois comme Zahia", comme me l'a dit récemment une élève, que peut-on lui répondre ? Que répondre quand, face à vous, les magazines et les reportages font de Zahia une "icône" ? Dans ces articles, tout se passe comme si, en creux, la prostitution d’une mineure n’était qu’un passage, presque recommandé aux filles pauvres puisque la reconnaissance sociale est au bout…

La prostitution de mineure, un petit sacrifice temporaire ?

Nombreux sont celles et ceux qui ont été étonnés par les articles dithyrambiques et l’enthousiasme unilatéral suscités par cette jeune femme mise en lumière par un scandale sexuel de prostitution de mineur. En quoi l’apologie médiatique du "phénomène Zahia" est-elle troublante ?

Le problème n’est pas Zahia, l’individu, mais le "personnage Zahia" encensé par les médias. On peut comprendre la tendresse d’Isabelle Adjani pour cette jeune femme et la fascination des photographes pour ses courbes… mais les autres ?

Ce qui surprend, c’est le traitement médiatique du "personnage Zahia". Tout se passe comme si nous suivions l’ascension normale et admirable d’une jeune des quartiers populaires devenue créatrice de mode à la force de son travail : "Des quartiers populaires à la grande vie parisienne". La presse semble oublier qu’il s’agit, au départ, de prostitution de mineure. Tout se passe comme si cela n’était pas grave, on l’évoque rapidement, et on s’attarde sur sa nouvelle vie de "rêve".

Mais alors, si ce n’est pas grave, pourquoi une gamine de 14 ans, en voyant ce résultat spectaculaire, ne tenterait-elle pas, elle aussi, ce "petit sacrifice" temporaire ?

"Tu es mon modèle"

Les contes de fées sont là pour structurer l’imaginaire des petits. Mais alors, est-ce anodin qu’en 2013 les médias proposent ce "conte moderne" ?

Est-il anodin de proposer de devenir Zahia, présentée comme une princesse de conte, une Cendrillon qui passe de la misère aux lumières d’un luxueux appartement présenté dans le documentaire d’Hugo Lopez. Zahia est-elle un "modèle de réussite" comme un autre ?

En insistant, sans nuances, sur cette "réussite" ne fait-on pas naitre le déclic du "pourquoi pas moi ?". Une adolescente qui a vu sa mère trimer comme femme de ménage pour moins de 1.000 euros par mois et qui vous dit : "Zahia a eu raison. 1.000 euros, c’est même pas le prix d’un de ses sacs !". Que répondre à cette enfant qui a grandi dans une société qui donne plus de valeur aux portefeuilles des êtres qu’à leur intégrité ?

Une autobiographie comme "Mes chères études" vient rappeler les réalités crues et violentes de la prostitution mais les adolescentes n’ont pas accès à ce type de témoignages. Ces adolescentes sans repères solides grandissent alors dans une société où l’image médiatique de la prostitution est réduite au Glamour du porno-chic et où le parcours de Zahia, ses miroirs et ses Louboutins devient un documentaire rose bonbon.

En lisant les commentaires sur internet, on constate que le personnage de Zahia suscite des avis très tranchés : on l’adore : "Tu es mon modèle" ou on la déteste en l’insultant très violemment. Pourquoi Zahia suscite-t-elle autant de réactions  excessives ?

Comment cette femme-enfant touchante et fragile peut-elle susciter une telle rage ?

Les modèles mis en avant ne sont jamais anodins

Parce qu’au-delà d’elle il y a un enjeu qui dépasse sa personne. Parce qu’elle est, malgré elle, devenue non pas une icône ou un personnage de conte mais un mythe contemporain au sens des "Mythes" de Barthes. Au-delà de la jeune fille de 20 ans, le documentaire met en scène une forme de réussite qu’on nous suggère de reconnaître comme étant LA réussite sans condition : la richesse et la reconnaissance d’un milieu. Pour beaucoup, lorsqu’on lit les commentaires des internautes, la valorisation de ce type de "réussite" est une violence car elle remet en cause des valeurs fortes. Les jeunes stylistes inconnues qui travaillent dans l’ombre et passent des heures sur leurs croquis, sont les premières à regarder tout cela d’un œil plus désemparé qu’aigri.

Dans tous les cas, le "mythe Zahia" dit quelque chose de notre époque.

Le documentaire Hugo Lopez réussit parfaitement à construire l’image d’une Marie Antoinette du XXIe siècle ou d’une fée intemporelle mais il oublie les dommages collatéraux de cette mise en scène. Zahia y évoque rapidement sa souffrance d’avoir été humiliée par la médiatisation du scandale mais elle ne parle pas de sa souffrance d’avoir dû se prostituer si jeune. Ce documentaire semble oublier les jeunes filles devant le poste.

A moins qu’en 2013, tout le monde soit d’accord sur le message à transmettre aux jeunes générations : l’argent achète TOUT ? Le corps serait donc une marchandise comme les autres… ? ou devrais-je dire : le corps d’une pauvre est une marchandise comme les autres. Chair à canon, chair à baiser, l’essentiel est de faire croire que c’est un choix volontaire même quand c’est la misère et les illusions qui poussent dans le dos.

Quand on regarde bien Zahia, malgré les lumières de ses grands lustres, on ne voit pas une femme riche et épanouie, on voit une enfant seule déguisée en poupée de luxe.

Il est temps d’avoir un vrai débat sur la prostitution des mineures : quelle société construisons-nous ? Les modèles mis en avant ne sont jamais un détail, ils sont un choix éditorial et un choix de société. La légalisation de la prostitution est une possibilité bien défendue par des femmes engagées telles que Morgane Merteuil mais, ici, il ne s’agit pas de la prostitution d’adultes majeures et lucides, mais juste d’enfants au corps de femme.

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